Une jeune instit à la campagne, des histoires, des astuces, du grand air! NDLR: je tiens à préciser que ce blog n'est qu'une pure et totale fiction et qu'aucune responsabilité ne pourra m'être imputée puisque dans la réalité je suis éleveuse de cailles!

12 mars 2010

Génération

Catégorie: Le plus beau métier du monde

Quand j'étais gamine, durant mon année de CM2, mon maître avait une expression favorite, qu'il nous sortait à la moindre occasion... En fait, dès qu'on oubliait de préciser de quoi on parlait, il disait "Et c'est quoi? Des topinambours à pédales?"... Par exemple, on faisait un problème en maths, et au lieu de dire "ça fait 24 francs -et oui à l'époque c'était des francs! - ou "ça fait 24 cm", si on disait juste "ça fait 24"... aussi sec, avec son sourire en coin et l'oeil qui frise, il répondait de sa grosse voix éraillée: "Et c'est quoi? Des topinambours à pédales?".

A l'époque, il faut bien avouer que je n'avais aucune idée de ce qu'était un topinambour. Mes camarades non plus d'ailleurs. Mais personne n'avait jamais eu l'idée ni le courage de demander. Un jour quand même, avec une des mes bonnes copines, alors qu'une fois encore le maître vient de prononcer sa phrase favorite juste avant de sortir en récré, on se pose la question alors que tous les élèves de la classe sont presque sortis pour aller en récré. Restées toute seules dans la classe avec le maître, on se pousse du coude et on se décide à s'approcher du bureau. Faut dire que mon maître de CM2, un grand gaillard au cheveux gris, costaud, sérieux, avec une préstance incroyable, n'inspirait pas la peur mais la crainte. Comme on craint les gens importants, les gens brillants, dans un mélange de peur et d'admiration. Et là, pas très sûre d'avoir le droit de demander ce qu'on s'apprête à demander, on mêle nos deux voix et on se lance. "C'est quoi un topinambour à pédale?"...

Je me souviens du rire de mon maître. De son oeil encore plus amusé qu'à l'acoutumé. Il nous a alors expliqué que les topinambour était des sortes de pommes de terre, qu'il en avait mangé plein pendant la guerre quand il était jeune - je me souviens de ce détail qui avait l'air d'évoquer des souvenirs importants pour lui - et que donc un topinambour à pédale, c'était comme une pomme de terre à pédale: un objet riducule et inutile, juste histoire de nous montrer qu'il faut préciser de quoi on parle.

Sur le coup, avec ma copine, on s'est senti bêtes. Parce que bon, se rendre compte que depuis le début de l'année le maître nous parlait de patates à pédales et qu'on avait rien capté... la honte. Oui d'accord c'est sans doute parce qu'on était deux très bonnes élèves! Et puis après on s'est senti fières d'avoir osé demandé au maître. L'effort en vallait la peine. Aujourd'hui, si je sais ce qu'est un topinambour, c'est aussi grâce à lui.

Moi aussi, en classe, avec mes élèves, j'ai une expression préférée. La mienne, en grande téléphage que je suis c'est "Et la marmotte...", vous savez rapport à cette pub pour le chocolat d'une célèbre vache violette. Dans cette pub, une cliente raconte à sa caissière que pendant ses vacances dans les alpages elle a vu une fabrique de chocolat où des marmottes emballaient le chocolat dans du papier d'alu. La bonne femme raconte ça toute contente d'elle, la caissière a l'air de se dire que sa cliente est grave foldingue. La phrase clé de cette pub étant "Et la marmotte, elle met le chocolat dans le papier d'alu!".

L'autre matin, alors que je sors cette phrase pour la dix-miliardièmes fois au moins, une de mes élèves froncent les sourcils et demande de but en blanc: "Mais c'est quoi cette histoire de marmotte maîtresse, c'est avec le papier d'alu c'est ça?"...

Moi aussi j'ai eu un rire amusé. Comme mon maître l'avait eu. Mes élèves sont trop jeunes, ils n'ont jamais vu cette pub, ou ne s'en souviennent pas. Moi aussi j'ai expliqué. L'histoire de la pub, tout ça. Mes élèves ont paru tout aussi perplexes que nous l'avions été ma copine et moi, et puis ils ont intégré l'information. Maintenant, ils finissent la phrase quand je la prononce.

Le soir, repassant ma journée dans la tête, j'ai fait la corrélation entre les deux anecdotes. Il y a quelque chose d'imtemporel dans notre métier, certaines choses n'y changent pas. Il y a aussi quelque chose de bien ancré dans le moment, grâce à la personnalité de chaque maître et de chaque maîtresse. A son histoire, dans une société qui évolue.

Peut être qu'un jour un de mes élèves se souviendra que sa maîtresse de CM2 avait expliqué en riant avec des étoiles dans les yeux qu'elle aimait regarder la télé, qu'elle aimait les marmottes, et vaguement d'une histoire de pub. Tout comme je me souviens de ces étoiles dans les yeux de mon maître de CM2, cette étincelle brûlante de souvenirs douloureux, quand il nous a parlé de la guerre, et d'une histoire de topinambour.

Je précise que c'est cet homme qui bien plus tard, avec le recul et le regard de l'âge adulte, c'est lui qui m'a donné envie de faire ce métier, de faire de son métier... mon métier. Et où qu'il soit, je lui en suis extrêmement reconnaissante.

Posté par Eddie à 21:29 - La Vie de la Maîtresse - Commentaires [3] - Permalien [#]

Commentaires

    Tu me fais sourire, parce qu'en ce moment on a des topinambours dans un sac dans la cuisine et on se demande si on les mange ou si on les plante dans le jardin. Ils sont tous garantis sans pédales.

    Quand mes élèves oubient de donner l'unité en maths, je leur propose toujours des trucs invraisemblables "57 quoi : 57 cartables, 57 mammouths? 57 ans?" Mais je ccrois que je vais essayer de me trouver une phrase fétiche pour que ça les marque plus. Peut-être des rutabagas à roulettes?

    Posté par titane, 13 mars 2010 à 09:49
  • moi c'est souvent des bananes...
    et mon expression favorite, c'est quand j'ai vraiment l'impression d'être seule et que personne n'écoute ni ne tilte à ce que je raconte, je dessine une ligne dans l'air avec la main en faisant tiiiiiiiiiit (comme les électro encéphalogramme) et je dis signal plat...
    je ne sais pas du tout s'ils savent de quoi je parle ????? tant pis, moi ça me défoule

    Posté par carramim, 13 mars 2010 à 18:46
  • Moi je parle de cacahuètes !!! et quand je me sens seule, qu'ils sont ailleurs... je sors un "allo la terre !" ou bien "toc toc toc, y a quelqu'un ?"

    Posté par delphine, 17 mars 2010 à 15:11

Gribouiller sur l'ardoise?